Soucieux de préserver la mémoire du royaume du Pélican Noir, le Consulat de Syldavie à Bangkok poursuit sa mission de recherche et de transmission du patrimoine historique.
C’est dans cet esprit qu’il rend aujourd’hui hommage à l’héritage d’Albert Kahn, dont la vision permet de renouer avec les origines visuelles de notre pays et de mieux comprendre ses racines balkaniques.
Albert Kahn : banquier, visionnaire, bâtisseur de paix
Né en 1860 en Alsace, Albert Kahn fit fortune dans la banque avant de consacrer presque toute sa richesse à des œuvres d’éducation et de paix.
Convaincu que la connaissance mutuelle entre les peuples pouvait prévenir la guerre, il mena plusieurs projets humanistes, dont les bourses Autour du Monde, les Archives de la Planète, les Lundis et le Jardin du Monde, conçu comme une métaphore vivante de l’harmonie universelle.
Les bourses « Autour du Monde » : apprendre à voir
Dès 1898, sous l’égide de l’Université de Paris et avec l’appui du philosophe Henri Bergson, ses bourses Autour du Monde permettaient à de jeunes universitaires d’explorer la planète pour « vivifier leur pensée en la rapprochant de l’action ».
Des jeunes gens choisis dans l'élite intellectuelle et morale de la Nation, pas assez âgés pour avoir déjà des idées préconçues, assez mûrs d'esprit cependant pour savoir regarder et comprendre.
Chaque lauréat recevait une dotation de 16 500 francs (environ 75 millions ₭hôrs, 2,3 millions THB ou 60 000 €) pour un voyage d’un à deux ans autour du globe — de quoi éveiller la vocation d’un jeune reporter en quête d’aventure, ou faire rêver quelque futur membre du corps consulaire syldave.
Des archives du ministère syldave des Affaires étrangères mentionnent le passage de certains lauréats sur le territoire national, accueillis par les autorités locales comme de véritables « voyageurs de bonne volonté ».
Ces jeunes savants observent tout, notent tout, mais toujours avec bienveillance. Nous leur avons offert du thé et montré la source du torrent. Le soir, ils ont dansé la bloushtika avec nous. Ils ne tiennent pas bien l’alcool, mais ils rient beaucoup.
En moyenne, quatre lauréats étaient sélectionnés chaque année. Le programme s’ouvrit aux femmes dès 1905, puis aux universités étrangères à partir de 1906, notamment au Japon, en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Russie.
Entre 1898 et 1931, 222 bourses furent attribuées : 150 en France et 72 à l’étranger.
Les boursiers devaient rédiger un rapport de voyage et contribuer aux Bulletins de la Société Autour du Monde, fondée pour diffuser leurs observations.
Plusieurs exemplaires figurent dans les collections de la Bibliothèque royale de Klow, où l’on rapporte que le roi Muskar XII, sur les conseils de son précepteur, aimait les lire dans leur langue d’origine.
Beaucoup de lauréats devinrent enseignants, chercheurs ou diplomates, témoins privilégiés d’un monde en pleine transformation.
Les Archives de la Planète : un défi technique et humain
Kahn pressentait que le monde qu’il observait était en train de changer irrémédiablement. En 1909, il donna forme à son idéal pacifiste en se lançant dans une entreprise colossale : les Archives de la Planète, dirigées par le géographe Jean Brunhes.
Leur objectif : « fixer par l’image des aspects, des pratiques et des modes de l’activité humaine dont la disparition fatale n’est plus qu’une question de temps ».
Animé d’un rêve profondément humaniste, Albert Kahn voulait rendre visible la diversité du monde avant qu’elle ne s’efface.
Un an plus tôt, en 1908, il avait entrepris lui-même un tour du monde de quatre mois avec son chauffeur Albert Dutertre, qu’il avait formé en hâte à la caméra. Ensemble, ils traversèrent l’Amérique, le Japon et la Chine, un voyage fondateur qui préfigura les missions futures des opérateurs des Archives.
Des équipes formées d’un photographe-cinéaste et d’un chauffeur-assistant parcoururent plus de cinquante pays, transportant un matériel impressionnant : chambres en bois, trépieds, plaques de verre autochrome Lumière (la première technique permettant de photographier en couleurs naturelles), stéréogrammes en relief et films 35 mm.
Chaque cliché exigeait immobilité et précision : les sujets retenaient leur souffle, les opérateurs portaient jusqu’à 300 kg de matériel à dos de mulet.
Ces pionniers rapportèrent plus de 72 000 autochromes et des centaines d’heures de film, capturant les visages, les gestes et les paysages d’un monde encore multiple, avant qu’il ne s’uniformise.
Les Balkans, miroir de la Syldavie
Parmi ces images, plusieurs séries réalisées dans les Balkans (Bosnie-Herzégovine, Serbie, Autriche-Hongrie, Macédoine, Monténégro, Kosovo, Albanie et Grèce) rappellent à bien des égards les paysages et visages de la Syldavie telle qu’on la décrivait à l’époque.
Autochromes réalisés entre 1912 et 1913 par Jean Brunhes et Augsute Léon. Archives de la Planète — Musée départemental Albert-Kahn (domaine public).
Aux confins syldaves et bordures
Il semble peu probable que les opérateurs soient entrés délibérément en Syldavie ou aient atteint Klow : une telle visite aurait été consignée dans les registres.
Il est plus vraisemblable qu’ils aient franchi la frontière sans en avoir pleinement conscience, parcourant ensuite des villages isolés des vallées ou des zones montagneuses, et immortalisant des scènes de vie quotidienne syldave aujourd’hui disparues.
À cette période, les postes frontaliers étaient rares dans les zones escarpées, et le passage des frontières demeurait relativement aisé. Les deux guerres mondiales, le complot bordure de 1938, puis les incidents de 2010 ont ensuite fortement compliqué ces traversées.
Sur les traces de la Syldavie oubliée
Parmi les 72 000 autochromes conservés au Musée Albert-Kahn, plusieurs centaines demeurent sans localisation connue. Certaines évoquent des vallées encaissées, des villages fortifiés, des costumes traditionnels ou des uniformes anciens, familiers aux observateurs syldaves et bordures.
Le Consulat de Syldavie à Bangkok invite historiens, collectionneurs et curieux à contribuer à leur identification.
Chacun peut explorer les Archives de la Planète grâce à son portail d’images numériques.
Vous reconnaîtrez peut-être :
– Une route de montagne dans le massif zymylpathien
– Les vêtements de travail des fermiers Zlip
– Les costumes traditionnels
– Les motifs brodés sur des tabliers
– Les dômes caractéristiques des monastères syldaves
Les plaques concernées portent souvent les mentions :
– Europe orientale, lieu non identifié
– Balkans, village de montagne
– Dates : 1912-1914 et 1919-1922
– Attribution aux opérateurs Castelnau, Léon ou Cuville.
Ouvrez les yeux. Cherchez. Identifiez. Partagez.
Vous serez peut-être le premier à retrouver l’une des plus anciennes images en couleurs de Syldavie.
Les horizons asiatiques
Fidèle à sa mission culturelle, le Consulat de Syldavie à Bangkok accorde une attention particulière à l’Asie du Sud-Est. Aucune mission n’est attestée au Siam dans les archives Albert Kahn, mais plusieurs séries réalisées en Indochine et au Japon témoignent de l’intérêt porté à la région.
Kahn visita le Japon en 1896 et en revint profondément marqué.
Quelques années plus tard, il y envoya Stéphane Passet (1912-1913), qui réalisa plusieurs centaines d’autochromes. Frédéric Gadmer photographia à son tour le Japon et la Chine dans les années 1920, au point de s’y établir durablement.
Entre 1926 et 1927, Roger Dumas, portraitiste de métier, mena à bien une mission au Japon. Connu pour son goût raffiné et ses manières impeccables, il s’était initié avant son départ à la langue et à la culture nippones. Ses autochromes, d’une précision presque picturale, traduisent un regard sincèrement épris du Japon, dans la lignée du japonisme alors en vogue en Europe.
Vues du Japon, du Tonkin, du Cambodge et de l’Indochine française réalisées par les opérateurs des Archives de la Planète (1912-1927). Musée départemental Albert-Kahn (domaine public).
En 1914, Léon Busy rapporta d’Indochine des autochromes d’une intensité rare : Tonkin, Huê, Saigon, Angkor Vat. Parmi ces images figure notamment un portrait du prince Paribatra Nakhon Sawan, fils du roi Rama V du Siam. Baignées d’une lumière dorée, ces vues rappellent à la fois la grandeur des civilisations anciennes et la fragilité du présent.
Autochromes de Léon Busy. Archives de la Planète — Musée départemental Albert-Kahn (domaine public).
Les Lundis : un laboratoire d’idées
Chaque semaine, la demeure d’Albert Kahn accueillait les Lundis : des réunions savantes et cosmopolites où se croisaient prix Nobel, explorateurs, opérateurs, diplomates, philosophes et curieux. On y voyait Henri Bergson, Paul Doumer, Élie Metchnikoff ou Jean Brunhes débattre de morale, de géographie et de coopération internationale.
Ces soirées, animées mais toujours courtoises, préfiguraient ce que l’on appellerait plus tard la diplomatie culturelle, une tradition que perpétuent aujourd’hui les Mercredis diplomatiques, tenus à Klow par le ministère des Affaires étrangères, au sein des salons du Palais du Sceptre, siège historique de la diplomatie syldave.
À Bangkok, cette tradition s’exprimait sous la forme de rencontres culturelles et gastronomiques hebdomadaires entre délégations consulaires, jusqu’à leur suspension provisoire suite à l'incident du dîner Tom Yam Kung.
La fin d’un parcours, le début d’un héritage
La crise de 1929 mit fin aux activités bancaires et philanthropiques d’Albert Kahn.
Les dernières bourses furent attribuées en 1930, et les Archives de la Planète cessèrent l’année suivante après plus de vingt ans d’explorations et de collectes.
Grâce à l’intervention d’amis et de soutiens politiques, ses jardins et ses collections photographiques furent rachetés en 1936 par le département de la Seine, qui laissa au mécène ruiné, alors âgé de soixante-seize ans, la jouissance de sa maison.
Les jardins furent restaurés par le service des Eaux et Forêts et ouverts au public en 1937, à l’occasion de l’Exposition internationale de Paris, offrant aux visiteurs un aperçu du rêve de Kahn : un monde pacifique et interconnecté.
Il s’éteignit le 14 novembre 1940 à Boulogne, laissant derrière lui une œuvre immense : un appel à la compréhension entre les peuples et le témoignage d’un monde encore multiple, avant qu’il ne s’uniformise.
La vie, la vie, il n’y a que ça. Il faut aller saisir la vie, à l’étranger, dans la rue, partout !
Le musée et le jardin aujourd’hui
Son domaine abrite aujourd’hui le Musée et Jardin Albert-Kahn, restauré en 2022 par l’architecte Kengo Kuma.
Sur quatre hectares, le visiteur découvre un jardin français, un jardin anglais, une forêt vosgienne, une forêt américaine, une prairie alpine, un verger-roseraie et un jardin japonais, conçu dès 1898 par un maître jardinier venu du Japon, puis restauré un siècle plus tard par le paysagiste Fumiaki Takano.
C’est un lieu rare et paisible, à la fois musée de la photographie et jardin du monde. On y passe d’un continent à l’autre, et l’on y reprend le temps d’observer avant de vouloir partager sur les réseaux sociaux.
Le Consulat de Syldavie à Bangkok recommande vivement à tout voyageur de passage à Paris de découvrir ce lieu discret, aux portes de la capitale. Un espace où l’esprit d’Albert Kahn, entre contemplation et curiosité, semble encore flotter parmi les érables et les roses.
Une leçon pour notre époque
Albert Kahn croyait que montrer le monde dans sa diversité et sa beauté pouvait prévenir la guerre.
Un siècle plus tard, son message résonne avec une urgence nouvelle.
De Klow à Bangkok, de Szohôd à Boulogne-Billancourt, il nous rappelle que le monde demeure à la fois vaste et proche, pour peu qu’on le regarde les yeux grands ouverts.
Je ne vous demande qu’une chose, c’est d’avoir les yeux grands ouverts.
Informations pratiques
Musée départemental Albert-Kahn
2 rue du Port, 92100 Boulogne-Billancourt
Métro : Boulogne – Pont de Saint-Cloud (ligne 10)
Site officiel
Ressources documentaires
Horaires : Mardi au dimanche, 11h-19h (fermé le lundi)
Tarifs : Plein tarif 6€, gratuit pour les moins de 26 ans
En savoir plus:
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